SIT : un projet d’accompagnement de la communauté dans ses découvertes et pratiques des technologies numériques en scène
Une intervention de Nicolas Berzi et Armando Menicacci
Nicolas et Armando sont des artistes de scène interdisciplinaires et chercheurs en arts de la scène et nouvelles technologies. Ensemble ils cofondent et partagent la direction artistique de SIT (Scènes Interactives Technologiques), un projet financé par Ambition Numérique (fonds offert par le Ministère de la Culture et des Communications du Québec).
La naissance du projet : répondre au cri du secteur des arts vivants en contexte pandémique
Nicolas, en tant qu’artiste, travaille avec des nouvelles technologies depuis une dizaine d’années. Il a entre autres beaucoup travaillé avec Jean-François Boisvenue (artiste multidisciplinaire) sur le mapping live et du patching live : des captations et projections en direct sur scène. Il a aussi fait une recherche-création au Doctorat en Études et Pratiques des Arts à l’UQAM qui s’est fait entre l’École Supérieure de Théâtre et le Département de Danse de l’UQAM avec le soutien du Réseau internuniversitaire de recherche-création en arts, cultures et technologies Hexagram. Par ces liens à diverses institutions, il a connu Armando Menicacci avec qui il monte le projet SIT. Sa relation et son expertise en technologie en scène remonte donc bien avant le contexte pandémique actuel. Toutefois, c’est dans le cadre de la pandémie que lui et Menicacci vont se mettre en laboratoire de recherche-création pour imaginer des solutions de création en contexte de pandémie et en raison des restrictions sanitaires. Le projet artistique ne va pas voir le jour pour diverses raisons et entre autres parce qu’ils découvrent comme d’autres les sondages catastrophiques qui révèlent le désarroi et la crise du secteur des arts vivants : le RQD (Regroupement Québécois de la Danse) leur indique à titre d’exemple qu’en 2020, 52% des danseur·euse·s ont quitté le milieu. D’autres sondages révélaient un taux de plus de 60% des personnes du secteur des arts vivants (tous métiers confondus) qui étaient en réorientation de carrière précipitée (et souvent non désirée) et parfois dans un processus de retour aux études. Cette reconversion d’un bassin aussi important de professionnel·le·s dans le milieu des arts vivant résulte en une perte majeure pour le capital culturel québécois.
Les questions que le milieu se pose quant à la transformation éventuelle de notre manière de faire et de voir des spectacles par l’ajout de médiations technologiques tel qu’en contexte pandémique (et après?) implique une bipolarisation qui sépare d’emblée le spectacle et la technologie. Ils pensent tous deux que les débats que font naître ces questions, et qui soulignent les passions à vouloir définir une “essence” du spectacle vivant, tendent à opposer les arts vivants des technologies ; quand en fait, la technologie et les arts vivants ont toujours coexisté et collaboré. Berzi rappelle que Molière créait ses scènes en fonction de la durée d’éclairage d’une bougie et que donc, travailler dans les contraintes techniques est aussi le travail de l’artiste.
Ce que propose SIT à la communauté artistique
C’est donc à partir de leur laboratoire de recherche-création et donc de leurs postures théorique et pratique – où pour eux les technologies et les arts vivants dialoguent dans cet espace protéiforme qu’est la scène – qu’ils ont tenté d’offrir une réponse face aux résultats des sondages de leur milieu artistique, en développant un soutien à la communauté par le développement d’un programme d’accompagnement. SIT est donc un organisme qui offre un soutien pédagogique en nouvelles technologies, en recherche et développement en nouvelles technologies et en création et réalisation de projets, qu’ils soient hybrides, en téléprésence ou complètement virtuels. Leur intention est de permettre une meilleure compréhension des potentialités et limites des technologies actuelles par les acteur·rice·s du milieu des arts vivants, et spécifiquement dans le domaine de la danse. Ils se sont donc saisis des contraintes de la pandémie pour repenser leurs manières de travailler; les milieux de l’audiovisuel, de l’innovation numérique et de la scène n’ayant plus selon eux à travailler comme trois univers “aveugles et distincts”. Tous deux pensent également qu’il n’est pas non plus nécessaire que le milieu des arts de la scène demande des subventions de sauvetage pour sous-traiter avec le domaine de l’audiovisuel, mais qu’il est capable en tant qu’écosystème de travailler en partenariat et d’utiliser ces subventions afin de stimuler la réflexion sur le numérique au sein même des processus de création en arts vivants. Il leur semble nécessaire de ménager plus de résidences et de temps pour que les artistes puissent se familiariser avec ces outils. Le projet a reçu une réponse très positive du milieu de la danse.
Armando Menicacci est un artiste numérique et chorégraphe depuis 25 ans. La scène reste donc pour lui le point d’ancrage à partir duquel il s’intéresse aux potentialités du numérique. Selon lui, les dispositifs permettent de retrouver du “corps” indirectement, en “biais” comme il le mentionne, en offrant un accès à ce qui n’est pas accessible par le détour des technologies. Il codirige et contribue à l’idéation de SIT et s’occupe particulièrement du volet recherche et développement technologique de l’organisme. Pour ce faire, il “brasse” un ensemble de technologies qui “digèrent et stimulent les recherches matérielles et logicielles dans le domaine de l’audiovisuel” afin d’en offrir une compréhension pour la communauté de la danse contemporaine québécoise, par le biais de formations et de workshops. Leur but est aussi de permettre à ce milieu professionnel de se saisir des outils technologiques et d’internet comme potentiel lieu de diffusion. SIT se munit donc de logiciels et de technologies de pointe qui offrent des potentialités intéressantes pour le milieu des arts de la scène dans la création et la diffusion afin de les rendre accessibles à la communauté. Parmi les recherches et développements technologiques menés actuellement par SIT, on peut citer l’élaboration de régies logicielles spécialisées pour la diffusion en ligne, des systèmes de captation vidéo et sonore raffinés pour les spectacles, et la création d’un logiciel de sentiment analysis en vue de générer une interactivité augmentée. Pour ce dernier élément, il s’agit de permettre au spectateur·rice de “rentrer dans le jeu” : un logiciel pourrait par exemple analyser les discussions dans un chat afin d’en dégager les tendances émotionnelles pour les restituer pour les acteurs, voire même dans le spectacle par le biais de transformations visuelles ou sonores, ou encore d’indications chorégraphiques, par exemple. Menicacci relève que pour l’instant la webdiffusion s’est contentée “d’amener le spectacle vers les gens”, mais qu’elle n’a pas encore su “amener les gens vers le spectacle”. Les interprètes sont ainsi coupés des retours que leur offre la présence d’un public et sa réception en direct. SIT travaille à développer cette bidirectionnalité.
Comment repenser les spectateur·rice·s : la question de l’accessibilité et l’augmentation de leur interactivité
Menicacci relève également que la webdiffusion est souvent associée à la reconstitution d’un théâtre, mais qu’on a tendance à oublier les personnes qui résident en province et qui n’ont pas accès en temps normal à ces théâtres. La webdiffusion est donc selon lui à conserver, même après la pandémie, pour rejoindre une plus grande diversité de publics pour qui se déplacer dans un théâtre en ville n’est pas toujours une option aisée. À ses yeux, la webdiffusion offre, par conséquent, la possibilité d’un nouveau rayonnement pour les arts vivants, pour autant qu’il soit bien clair que celle-ci procure non pas le spectacle tel quel, mais bien “une œuvre sur le spectacle”; autrement dit, il ne s’agirait pas d’une alternative, mais bien une œuvre qui se surajoute au spectacle lui-même. Dans leurs recherches, Menicacci et Berzi propose donc une redéfinition de la place du spectateur·rice par l’augmentation de son interactivité ; de la place de l’oeuvre dans une perspective patrimoniale de conservation des spectacles pour engager une réflexion identitaire de l’évolution de la danse au Québec ; de créer une nouvelle place pour les chercheurs – dans l’étude de ce patrimoine à venir- ; et une nouvelle place pour les créateurs et les interprètes via la téléperformance et la webdiffusion.
Réactions du public
MARINE : soulève l’intérêt de tenter de “ramener les gens vers le spectacle” et de travailler sur cette bidirectionnalité. Elle évoque également l’activité des spectateurs en salle et leur travail d’imagination en faisant référence à un témoignage d’Ariane Mnouchkine alors qu’elle adaptait Tambours sur la Digue en film. Mnouchkine, qui a l’habitude d’accorder beaucoup de soin à la mise en film de ses spectacles, y explique qu’elle doit ajouter des éléments à la version originale qui n’étaient pas nécessaires lors de la diffusion en salle car les spectateurs ne travaillent pas de la même manière devant un écran.
LAURANE : souligne qu’effectivement, à Tangente, la webdiffusion a été mise en place pour répondre à cette urgence entraînée par la précarité du milieu de la danse dans le contexte pandémique. Elle soulève que selon elle, si le fait d’aller vers les technologies ou la vidéographie n’est pas pour les artistes une démarche de leur processus créatif ; et si la présence de ces domaines et de l’usage de leurs outils n’est pas pensée en amont de la création, elle se demande quel apport un accompagnement technologique peut avoir pour elles et eux.
NICOLAS : explique que l’accompagnement se base sur une initiative pédagogique qui vise l’acquisition d’un savoir (surtout pratique) de ces technologies par les artistes. Cette transmission doit s’adapter aux besoins des artistes et diffuseurs selon les cas. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas une formation unique prévue par SIT, mais bien une élaboration constante de formations sur mesure selon les besoins des compagnies, des organismes ou des diffuseurs qui feront appel à eux.
ARMANDO : témoigne du manque, dans les écoles supérieures en danse, de cours dédiés aux liens entre danse et technologies. Il explique que cette absence de pédagogie dans les formations supérieures en arts vivants autour des technologies disponibles – que ce soit pour le développement de projets numériques, de présence des technologies en scène ou pour la captation des spectacles – crée un retard du secteur vis-à-vis d’autres disciplines. L’appréhension des technologies est nécessaire car elles font déjà partie des arts vivants : les comprendre, c’est permettre de penser de nouvelles idées créatives ou de partage des spectacles, explique-t-il. Créer des projets dédiés au numérique ou utiliser des technologies sophistiquées en scène, ce n’est pas pour tout le monde, mais néanmoins, les mettre à distance et s’en désintéresser risque selon lui d’occasionner ou de perpétuer une perte de vitesse des arts vivants en regard d’autres formes artistiques et culturelles.
LUCETTE : explique que les formations proposées par les organisations dédiées aux arts sont parfois très administratives et générales et ne permettent pas de dépasser une certaine frontière de connaissances et l’utilisation des technologies pour des projets artistiques spécifiques.