Repenser le vivant : traduire le « liveness »

Le terme de liveness, central dans ce forum et qui a teinté l’ensemble des conversations, est particulièrement difficile à traduire en français. Quatre des panélistes ont tenté de réfléchir à partir de certaines dimensions du concept, sans jamais complètement proposer de définition figée. Voici la trace de leurs propositions qui se sont inscrites dans le contexte d’une discussion sur les porosités et les différences entre le concept de liveness et la notion de présence.

Liveness : cette “magie” que les artistes et les spectateur·rice·s cherchent dans les œuvres.

une Réflexion d’Hugo Dalfond

Pour Hugo Dalfond,  le liveness est plus large que la notion de présence : il donne l’exemple des films où il n’y a pas de coprésence entre le public et les acteurs, mais cela n’implique pas qu’il n’y ait pas de liveness selon lui. Pour Hugo, il y a liveness quand l’œuvre traite ou montre le vivant. Ce qui implique que même sans “vivant” dans une œuvre il peut y avoir du liveness. Quand on essaie de définir ou de traduire en français le liveness, Hugo explique qu’on se rend compte que c’est un exercice difficile qui renvoie vers plusieurs champs. La définition englobe alors “ce qui a le caractère du vivant”, “ce qui ramène le caractère du vivant”, “ce qui montre le vivant”, “ce qui parle du vivant”, etc. Cette définition englobante véhicule une certaine caractéristique de ce que serait le vivant. Dans l’exemple d’une captation en vidéo-danse d’objets mouvants, selon la mise en scène et la qualité d’effet des mouvements des objets peuvent produire un écho au liveness de la vie, même s’il n’y a pas de “vivant” à l’écran.  Dans le champ des arts visuels, la question du liveness est également présente à travers la perception de la matière. Il est possible de regarder une statue, propose-t-il, et de ressentir qu’il y a liveness. Pour Hugo, cette “magie” que les artistes et les spectateurs cherchent dans les œuvres, c’est probablement ce caractère de liveness. Durant la rencontre qui a eu lieu le jour précédent, il s’est entretenu dans sa “salle/room” avec une personne du public autour du fait que les œuvres numériques ne permettent pas toujours cette magie, mais que le terme liveness permettait peut-être de cibler ce que serait cette “magie” tant désirée.

Liveness : la temporalité Partagée

Un ajout de Noémie Roy

Noémie Roy réagit à la proposition d’Hugo Dalfond, sur la question du liveness qui peut être ressenti face à une statue, en proposant aussi de considérer la question de la temporalité partagée qui serait, par rapport à cet exemple inscrit dans les arts visuels,  peut-être plus propre au arts vivants.

Une incartade de l’archiviste

La question de la temporalité a été abordée de différentes manières tout au long des deux journées du forum. Cette incartade vise à contribuer au débat et à cibler des propositions effectuées à d’autres moments que lors de la discussion sur le liveness et la présence : si Noémie évoque la temporalité partagée dans les arts vivants ( qui peut s’appliquer lors de diffusion en salle ou via la webdiffusion de spectacles en direct), il est possible peut-être d’envisager que la perception d’une temporalité de l’oeuvre (ou dans l’oeuvre) nous permette de recréer le lien avec la proposition plus englobante d’Hugo. Le travail des artistes qui vise à générer une temporalité propre à l’oeuvre et/ou de sa réception par un public, permettant ainsi de « sculpter » tout à la fois la durée et l’attention, pourrait s’envisager comme l’un des moyens par lesquels ils et elles peuvent « ramener le caractère du vivant » ou « montrer le vivant », qu’il s’agisse d’œuvres dans le domaine des arts vivants ou des arts visuels et médiatiques.
Dans la section Réfléchir à partir des spectacles, la question de la temporalité des oeuvres est revenue à plusieurs reprises, ainsi que dans la section Le rôle de spectateur·rice.

Liveness : « essentialistes » VS « intermédiaux »

un rappel de Nicolas Berzi

Nicolas revient sur le débat entre la présence et le liveness et rappelle qu’il a été amorcé par Auslander et Phelan il y a environ 25 ans et qu’il continue de se poursuivre aujourd’hui autour de la question “est-ce que cela prend de la présence pour avoir du live” ?
Il explique que le débat oppose les “essentialistes” et les “intermédiaux” du théâtre. Les essentialistes, qui s’inscrivent dans une tradition du théâtre autour du travail de Stanislavski ou de l’Actor Studio, défendent l’idée, selon lui, qu’il n’y a pas de théâtre s’il n’y a pas de présence directe (coprésence) entre les acteur·rice·s et le public. Cette approche “essentialiste” du théâtre est bien illustrée, nous dit-il, par la définition de Peter Brook pour qui il y a théâtre quand “un spectateur et un acteur (sont) rassemblés face à face en situation de représentation”. Les “intermédiaux” vont, résume Nicolas, répondre à cette affirmation en supposant que ce n’est pas tout à fait exact et qu’il n’y a pas une “essence” du théâtre. Pour les “intermédiaux”, un dispositif – une sorte de deus ex machina, des hologrammes, des images, etc. – peut remplacer l’acteur par exemple. le panéliste explique que la pandémie a relancé avec force ce débat Auslander-Phélan au travers des questions qu’ont pu soulever la webdiffusion, et tous les modes de diffusion en différé, qui a réactivé la peur de “perdre” la présence au théâtre. La pandémie n’a donc pas créé ce débat, il lui préexiste depuis le XXe siècle. La polarisation qu’entraîne ce débat de la présence dans le monde théâtral sépare les personnes pour qui le théâtre doit être abordé de manière plus traditionaliste et uniquement en coprésence (qu’on peut associer à Stanislavski-Phélan) et celles pour qui cette forme d’art est profondément protéiforme, mouvante et dont les hybridations des langages artistiques sont possibles et souhaitables (qu’on peut associer à Meyerhold-Auslander). Pour Nicolas, le théâtre bénéficie de ces deux approches.

Références

Auslander, Philip (1999), Liveness: Performance in a Mediatized Culture, London et New York: Routledge.
Auslander, P. (2006). The Performativity of Performance Documentation. PAJ: A Journal of Performance and Art, 28(3), 1-10
Phelan, P., & Lane, J. (Eds.). (1998). The ends of performance. New-York : NYU Press.
Jones, A., Batchen, G., Gonzales-Day, K., Phelan, P., Ross, C., Gómez-Peña Guillermo, Sifuentes, R., & Finch, M. (2001). The body and technology. Art Journal60(1), 20–39.

Liveness : une catégorie abstraite (et modulable?)

Une réflexion d’Armando Menicacci

Armando relève que liveness contient “ness” et qu’il s’agit d’une catégorie abstraite. Il explique que l’abstraction est ancrée culturellement. Liveness est une abstraction qui correspond à une manière de penser le monde qui regroupe une catégorie de choses qui n’existent pas, nous explique-t-il. Il continue en évoquant le fait que les objets existent et sont tous hybrides et nous rappelle que Deleuze propose qu’il n’y a pas d’objets purs et que seules les tendances peuvent être pures. Armando explique qu’il a une sorte de guide théorique en la personne de son professeur Jean-Louis Weissberg : dans son livre Téléprésence (1999) l’auteur propose que la téléprésence est un état intermédiaire entre la présence et l’absence strictes. Armando comprend la tendance spontanée à parler d’expériences réelles quand elles sont en présence, car rien ne peut remplacer cette réalité du toucher par exemple, mais qu’en même temps les expériences en téléprésence sont tout aussi réelles; simplement elles s’articulent sur d’autres niveaux et modes d’échanges. Plutôt que de considérer la présence ou l’absence de manière stricte : si, pour emprunter une logique booléenne, la présence équivaut à (1) et l’absence à (0), il est possible d’envisager tous les cas de figure qui font intervenir des modes de présence entre ces deux valeurs (0,001 à 0,999), explique-t-il. C’est comme si nous pouvions envisager un curseur (gradateur) qui puisse se déplacer entre l’absence stricte et la présence stricte, continue-t-il. Cette gradation peut-être stimulante pour envisager d’autres rapports au spectacle et à la création.

Références

Weissberg, Jean-Louis (1989), « Le concept réel/virtuel”. Dans Chemins du virtuel. Paris : Ed. du Centre Georges Pompidou.
Weissberg, Jean-Louis (1999), Présences à distances : déplacement virtuel et réseaux numériques : pourquoi nous ne croyons plus la télévision. Paris / Montréal : L’Harmattan.